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HUMEUR : Onfray mieux de l’écouter...
Pierre Titeux, chroniqueur  •  14 janvier 2016

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On pourrait considérer ça comme une Xème polémique germanopratine, une de ces querelles politico-médiatiques qui n’intéressent guère au-delà du périphérique parisien et contribuent essentiellement à la publicité de leurs acteurs. On pourrait, mais on aurait grand tort. Le différend entre, à ma gauche, Michel Onfray, philosophe engagé, essayiste sur-productif et fondateur de l’Université populaire et, à ma droite, Cyril Hanouna dit « Baba », animateur radio-télé célèbre pour ses comportements déjantés et ses saillies scatologiques – « Touche ma bite, t’auras une phlébite !  » – vaut en effet beaucoup mieux que les invectives qu’il génère sur les réseaux sociaux.

Tout commence par un entretien accordé au « Figaro Magazine » [1] dans lequel le philosophe y va d’une analyse très personnelle de l’attrait exercé par le jihadisme chez les jeunes d’ici : « Aujourd’hui, et ce depuis la gauche, on nous présente des modèles tragiques qui font rêver les jeunes : Bernard Tapie, la Rolex, la Ferrari, Cyril Hanouna, un joueur de foot qui donne des coups de boule, etc., alors qu’il y a soixante ans ou plus, un jeune rêvait d’être médecin, avocat ou professeur d’Université, Jean-Paul Sartre ou Maurice Chevalier. Vouloir ressembler à Serge Reggiani ou à Yves Montand, c’est tout de même moins déshonorant que vouloir ressembler à Cyril Hanouna ! Il est donc logique que de nos jours, la kalachnikov devienne le rêve ultime. C’est la toute-puissance, car face à une kalachnikov, tout le monde obéit. On nous explique qu’il ne fallait pas parler du service militaire, de l’Education nationale, des valeurs de la République, car c’était « rance », « moisi », « nauséabond », « vichyste », « pétainiste ». Et pourtant, à ces jeunes, aujourd’hui, quelqu’un dit « tu vas honorer le drapeau », sauf que c’est celui de l’Etat islamique, « et tu vas accepter l’autorité », sauf que c’est celle des terroristes, et cela leur plaît. Alors que dans notre société, nous assistons à la disparition du père, disparu ou démissionnaire – remplacé par le père-copain –, et celle de l’autorité du maître d’école, menacé par tous les syndicats quand il hausse le ton, le jeune qui part au jihad apprend une nouvelle chose que finalement, il adore : « Tu vas fermer ta gueule, tu vas obéir et tu vas faire ce qu’on te dit de faire ! » Il trouve enfin un idéal et des valeurs. Pas besoin d’être philosophe pour comprendre que s’il avait eu tout cela avant, il n’aurait pas eu besoin du jihad pour « s’épanouir ». »

Cette vingtaine de lignes foisonnantes et confuses sont extraites de six pages qui les complètent et les explicitent mais, l’époque et le buzz s’accommodant mal de la complexité, la démonstration va très vite se trouver réduite à ce seul et unique élément. Et tant pis si résumer l’affaire en 140 signes – « Onfray lie la montée du jihadisme à Hanouna » [2] ou « Michel Onfray accuse Cyril Hanouna de faire monter le jihadisme  » [3] – permettant de la faire mousser sur les réseaux sociaux puis de l’y commenter à coups de #Babaplusfraisquonfray raillant le philosophe et le vouant aux gémonies, c’est s’inscrire de facto dans la culture du vide qu’il dénonce.
Dommage car, par-delà ses outrances aux frontières de la caricature, la sortie d’Onfray pointe une réalité que nos sociétés pourront de moins en moins (se) nier impunément. Cette ode passéiste dégage certes des relents réactionnaires auxquels on peut se montrer allergique mais rien de ce qu’elle énonce n’est faux ni même ridicule. Classer l’analyse « Excessive et vaine » pour se dispenser d’une réflexion que l’on pressent déplaisante serait dès lors une erreur coupable.

La tentation est sans doute grande pour certains de « se payer Onfray ». L’homme peut en effet horripiler par son omniprésence médiatique et le caractère assertif d’une pensée qu’il semble vouloir imposer plutôt que partager. Par ailleurs, plusieurs de ses sorties lui ont valu de solides inimitiés. On n’accuse pas impunément un Mitterrand déifié par son camp d’avoir été le fossoyeur de la gauche. Et braver les tabous de sa chapelle – « la gauche, pour moi, est une mystique » [4] – en affirmant que continuer à ignorer et à taxer de racisme les Français de plus en plus nombreux pour lesquels l’immigration est un problème constitue une faute politique majeure laisse des traces.

Mais il ne s’agit pas ici de faire le procès d’Onfray, sa vie, son œuvre, ses certitudes, engagements, revirements et égarements ; je n’ai d’autre ambition que remettre l’attention sur la pertinence de sa dernière saillie et, par-delà, sur le gâchis explosif que constitue une jeunesse laissée à la dérive. Car le fait est que celles et ceux qui abordent aujourd’hui l’âge adulte et sont en quête de modèles d’identification n’ont guère le choix de leurs rêves.

Les perspectives du quotidien se limitent pour les mieux lotis à décrocher un job pas trop inintéressant et plutôt bien payé ; les autres doivent se résoudre à un avenir fait de petits boulots, de fins de mois difficiles, de journées mornes et vides voire de survie dans les marges.
Principale source d’évasion et de fantasmes, la télévision les gave quant à elle d’images d’un monde focalisé sur le fric et l’insignifiant, le paraître et le néant. Si Onfray cite l’exemple d’Hanouna qui triomphe avec un happening désinhibé – « Touche ma bite, t’auras une phlébite ! » –, celui-ci n’est pas le seul – ni sans doute le pire – des acteurs de ce qui constitue un décervelage de masse. « Les Ch’tis à Mykonos », à Las Vegas, à Ibiza, à Hollywood, dans la Jet-set et au ski ; « Les Marseillais à Miami », à Cancun, à Rio, en Thaïlande et en Afrique du Sud ; « Secret Story », « Nice People », « Dismissed », « Les Anges de la Télé-Réalité », « Le Princes de l’amour », « L’île de la tentation », « Qui veut épouser mon fils » sont de ces émissions où n’importe qui a l’opportunité de devenir quelqu’un, où la fatuité se fait spectacle et l’anonyme se mue en vedette, le plus souvent par la grâce de sa… médiocrité ! Et les télé-crochets, de « The Voice » à « Incroyable Talent » en passant par « X-Factor » ou « La nouvelle star », s’inscrivent dans une logique relativement similaire, passer de l’ombre à la lumière même si, ici, il est des qualités artistiques à faire valoir. Le règne du look ostentatoire, de la frime et du parler mal, la célébrité sans effort, l’occultation et la fuite du réel, voilà l’idéal que l’on vend cette génération.

« Divertir pour dominer » [5] ou offrir aux annonceurs « du temps de cerveau disponible » selon la célèbre expression de Patrick Le Lay, alors directeur de TF1, expliquant sans complexe ni langue de bois que « pour qu’un message publicitaire soit perçu, il faut que le cerveau du téléspectateur soit disponible. Nos émissions ont pour vocation de le rendre disponible : c’est-à-dire de le divertir, de le détendre pour le préparer entre deux messages. Ce que nous vendons à Coca-Cola, c’est du temps de cerveau humain disponible. » [6] : les mécanismes de cette entreprise d’abrutissement collectif sont depuis longtemps connus et analysés. La nouveauté est que dans une société en perte de repères et de valeurs, où les canaux et techniques de communication se sont multipliés à l’infini, ce « temps de cerveau » rendu disponible n’a cessé de croître et se trouve aujourd’hui confronté à une variété de sollicitations parmi lesquelles la publicité s’avère in fine la moins dangereuse.

« Aucune excuse ne doit être cherchée, aucune excuse sociale, sociologique ou culturelle » a déclaré Manuel Valls le 25 novembre 2015 en évoquant devant l’Assemblée nationale les attentats qui frappèrent la France en janvier et novembre derniers. Il enfonça le clou le lendemain face aux sénateurs – « J’en ai assez de ceux qui cherchent des excuses ou des explications culturelles ou sociologiques à ce qui s’est passé. » – avant de surenchérir il y a quelques jours en estimant qu’ « expliquer, c’est déjà vouloir un peu excuser ». [7]

Sauf que « comprendre ou expliquer n’est pas excuser. Nous ne sommes ni des procureurs, ni des avocats de la défense, ni des juges, mais des chercheurs, et notre métier consiste à rendre raison, de la façon la plus rigoureuse et la plus empiriquement fondée, de ce qui se passe dans le monde social  » a tenu à préciser le sociologue Bernard Lahire [8] rejoint dans sa critique par le philosophe et historien Marcel Gauchet qui a jugé la position du premier ministre français « particulièrement regrettable », rappelant opportunément que « pour bien combattre un adversaire, il faut le connaître. C’est le moyen de mobiliser les esprits et de donner une efficacité à l’action publique ». [9]

C’est bien à cela que contribue la réflexion de Michel Onfray, « comprendre et expliquer  » pour « bien combattre » l’adversaire et elle rend effectivement compte « de ce qui se passe dans le monde social ». Car on peut certes refuser d’admettre cette vérité mais le fait est qu’un jeune sans réelles structures psychiques, sans balises et sans perspectives peut plus aisément se laisser séduire et récupérer par un discours qui (re)donne sens à une existence qui en semblait dépourvue. Et que ce discours soit islamiste apparaît en l’occurrence secondaire : derrière l’étiquette jihadiste, il y a avant tout des « petits cons » désœuvrés manipulés par des donneurs d’ordre dont les desseins les dépassent. Terroristes, certes ; combattants du prophète, certes ; mais aussi et surtout petites frappes qui, de paumés des quartiers, se sont vus propulsés héros du califat.

« Comprendre ou expliquer n’est pas excuser » : c’est d’autant plus vrai que si le contexte peut favoriser ces dérives, il ne prive – heureusement ! – pas les individus de leur libre arbitre et de la responsabilité de leurs choix. Comprendre ou expliquer n’est pas excuser tout simplement parce que certains actes sont et resteront définitivement inexcusables.

Mais comprendre ou expliquer peut/doit aussi permettre de (tenter de) changer le cours des choses.
Par-delà les faits dramatiques auxquels elle se rapporte, l’analyse d’Onfray nous alerte sur le vide existentiel que les mutations idéologiques et sociétales ont créé chez certains d’entre nous et que la frivolité et le paraître proposés en échange de ce que nous avons perdu ne suffisent pas à combler. A nous, individuellement et collectivement, de réfléchir à « autre chose » et de proposer des alternatives séduisantes aux tentations mortiféres. Car ce n’est pas avec du blabla sur la transition enchantée, la sobriété heureuse et le buen vivir que l’on rivalisera.


[1N°1837, samedi 9 janvier 2015

[2Lefigaro.fr

[3Huffingtonpost.fr

[4Le Figaro Magazine, n°1837, samedi 9 janvier 2015

[5« Divertir pour dominer – La culture de masse contre les peuples », dossier paru dans la revue « Offensive », n°1, novembre 2003, puis publié par les Editions l’Echappée, collection « Pour en finir avec », mars 2010

[6Dans « Les dirigeants face au changement », ouvrage collectif, Editions du Huitième Jour, janvier 2004

[7Libération, 13 janvier 2015

[8Auteur de « Pour la sociologie. Et pour en finir avec une prétendue « culture de l’excuse » », La Découverte, janvier 2016

[9France Inter, La Matinale, 11 janvier 2015



 
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