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HUMEUR : Le terreau de la terreur
Pierre Titeux, chroniqueur  •  24 mars 2016

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J’ai essayé. Essayé de « faire comme si de rien n’était », de me mettre au clavier pour traiter le sujet prévu en faisant fi des attentats qui venaient de frapper le cœur de ma ville. Essayé de passer outre le caractère futile et dérisoire que mon « humeur » prendrait inévitablement au regard des événements de ce 22 mars 2016.
Je n’en avais pas l’envie, mais la raison me poussait à le faire. Parce que, même si la formule est usée jusqu’au truisme, « la vie doit continuer ». Parce qu’on ne peut laisser la terreur guider la marche du monde. Parce que le respect dû aux victimes exige de ne céder ni à la peur ni aux priorités que l’on cherche à nous imposer mais, au contraire, de rester nous-mêmes, au service des principes et valeurs que nous chérissons.

J’ai essayé. Mais j’ai échoué.
Impossible de faire « comme si ». Mes mots me parurent tellement vains, mes raisonnements tellement accessoires, le débat tellement oiseux que je n’ai pas assumé de vous les partager. Pas maintenant, pas dans un contexte où je serais le premier à les considérer malvenus.
Le propos était sans (aucun) doute pertinent mais certainement pas opportun.

Cette récidive consécutive [1] dans la réaction impérieuse à une actualité non-environnementale m’interpelle, moins sur ma capacité à respecter les balises élastiques de ma chronique que sur l’emballement de la société dont elle me semble témoigner. Comme si, après des décennies de gestion à la petite semaine, sans perspectives au-delà des prochains indices économiques et scrutins électoraux, nos dirigeants – lesquels, ne l’oublions pas, ne sont que l’émanation de nos choix politiques… – étaient soudain rattrapés par toutes ces problématiques qu’ils refusaient de voir et de gérer : crise climatique, crise économique, crise migratoire, etc. (et, plus globalement, crise des valeurs mais les ressorts de celle-ci leur échappent).
Faute d’avoir anticipé, ils doivent aujourd’hui agir dans l’urgence au risque de combattre les symptômes plutôt que le mal, les conséquences plutôt que les causes. C’est le cas pour la chasse du CO2, c’est le cas pour la course à la croissance et cela semble bien être le cas pour la guerre au terrorisme appréhendé comme un Mal désincarné servi pas des disciples déshumanisés.

« Aucune excuse ne doit être cherchée, aucune excuse sociale, sociologique ou culturelle  » a déclaré Manuel Valls [2] au lendemain des attentats qui endeuillèrent Paris le 13 novembre 2015 et il a raison : rien ne saurait excuser l’odieux, l’abject, l’ignoble. Par contre, le premier ministre français s’est fourvoyé en affirmant qu’« expliquer, c’est déjà vouloir un peu excuser » [3].
« Comprendre ou expliquer n’est pas excuser. Nous ne sommes ni des procureurs, ni des avocats de la défense, ni des juges, mais des chercheurs, et notre métier consiste à rendre raison, de la façon la plus rigoureuse et la plus empiriquement fondée, de ce qui se passe dans le monde social  » l’a opportunément rectifié le sociologue Bernard Lahire [4] rejoint par le philosophe et historien Marcel Gauchet qui rappela que « pour bien combattre un adversaire, il faut le connaître. C’est le moyen de mobiliser les esprits et de donner une efficacité à l’action publique » [5].

Précisément, il importe de comprendre que la terreur qui frappe nos pays (celle exercée à l’encontre des kouffar – mécréants – dans les territoires sous le contrôle de Daesch est d’une autre nature) puise moins ses racines dans l’engagement religieux que dans la rupture sociale, le premier ayant tout au plus trouvé dans la seconde un terreau propice à son épanouissement. Ceux qui, chez nous, tuent aujourd’hui au nom d’Allah sont avant tout des paumés en décrochage de tout ayant trouvé dans le djihad le « sens à leur vie » que la société a été incapable de leur proposer.
Que la majorité d’entre eux aie précédemment arpenté les chemins du petit ou du grand banditisme est révélateur d’une absence de repères sociaux et de structure psychologique qu’un endoctrinement habile a su venir combler

On s’étonne des complicités passives ou actives dont bénéficient des individus en cavale mais cherche-t-on à comprendre les raisons de celles-ci ?
Qu’une population plus ou moins large consente à aider un terroriste ou à fermer les yeux sur sa présence n’a rien d’anodin. Cela signifie qu’en dépit de ses crimes, elle se sent plus proche du fugitif que de ceux qui le traquent On peut y voir un réflexe strictement communautariste ; on peut aussi y déceler une unité de destin, une « union dans l’exclusion »… Et les moyens de combattre l’un n’ont rien à voir avec ceux permettant de remédier à l’autre.

L’angélisme n’est pas de mise, au contraire. Répéter à l’envi que « l’immigration est une chance et la diversité une richesse » en ne se dotant pas des moyens de réussir la première et en laissant la seconde s’évaporer dans des ghettos est une tartufferie criminelle. Car, oui, il y a « des quartiers difficiles  » et des « jeunes à problèmes ». En rejetant l’évidence mais tout autant en refusant de rechercher et d’attaquer la cause réelle des « problèmes », on nourrit la bête qui nous attaquera demain.

N’ayons pas peur d’affronter nos échecs. Peut-être avons-nous été présomptueux. Ou négligents. Peut-être « l’intégration » n’était-elle pas aussi facile et évidente que nous avons voulu le croire. Peut-être avons-nous oublié que toute transplantation est susceptible de rejet. Peut-être avons-nous mésestimé l’ampleur de la tâche puis des problèmes. Peut-être...L’enjeu mérite en tout cas une analyse en profondeur et une réaction adaptée, pas le déni ou, à l’opposé, la stigmatisation de communautés entières qui prévalent aujourd’hui. Car on n’éradiquera pas les monstres sans s’attaquer à la fabrique de monstres.
C’est plus complexe à mettre en œuvre et moins porteur que des exhortations va-t-en-guerre mais on ne peut en faire l’économie sous peine de nouvelles déflagrations terroristes mais aussi de dérives politiques inquiétantes.

Mais la remise en question ne vaut pas uniquement pour les quartiers que nous avons désinvestis ; elle s’impose également pour les poudrières que nous développons à nos frontières. Rejeter, comme nous le faisons, des réfugiés ayant sacrifié leurs biens et risqué leur vie pour venir nous demander asile ne peut que générer une haine dont nous subirons tôt ou tard les explosions.
Ici non plus, pas question d’être naïfs. Il ne s’agit pas de feindre pouvoir accueillir « toute la misère du monde » mais simplement de faire preuve d’humanité dans la manière dont nous traitons cette misère, veiller à lui offrir une prise en charge et un accompagnement préservant sa dignité et non des gares de triages indignes de marchés à bestiaux. La marge entre un « Occident-ami » et un « Occident-ennemi » est étroite et le basculement de l’un à l’autre peut dépendre du respect ou, a contrario, de l’arrogance dont nous témoignerons dans la gestion des choses.

Si traquer les tueurs et les mettre hors d’état de nuire constitue une priorité, elle ne suffira pas. Il ne servirait à rien de gagner cette bataille si, au final, nous perdons la guerre. Et c’est ce qui risque d’arriver si nous n’y prenons garde et laissons intact le terreau sur lequel le terrorisme germe, croît et se multiplie.

Enfin, gardons à l’esprit que si nous jugeons légitime d’aller traquer « l’ennemi de l’extérieur » sur son territoire, lui-même s’estime en droit de venir frapper au coeur les assaillants que nous sommes à ses yeux. Cela n’excuse rien mais contribue à expliquer et à comprendre l’intolérable.

Illustration : Musketon


[1Voir ma dernière Humeur : « C’est ça, l’Europe ? Pas en mon nom… »

[2Discours du 25 novembre devant l’Assemblée nationale

[3« Libération », 13 janvier 2015

[4Auteur de « Pour la sociologie. Et pour en finir avec une prétendue « culture de l’excuse » », La Découverte, janvier 2016

[5Dans « La Matinale » de France Inter, lundi 11 janvier 2016



Messages

  • Bonjour Pierre,

    J’ai beaucoup apprécié une fois de plus ton humeur qui met le doigt sur des réalités ignorées (volontairement ou non) tant par nos politiques que par les médias, en particulier que les terroristes de chez nous le deviennent, non tellement pour des raisons religieuses (l’Islam n’est pour eux qu’un prétexte donnant un sens à leur action), mais à cause de leur situation d’exclusion (voulue ou non) de la société (comme tu le soulignes, beaucoup sont de petits ou grands délinquants). Dire que c’est l’Islam qui est responsable du terrorisme est évidemment pratique, car cela évite de devoir remettre en cause le fonctionnement de notre propre société qui exclut de plus en plus à tous les niveaux.

    Toutefois, il existe une autre cause au terrorisme islamique, dont tu ne parles pas, et cette cause, l’Europe en est historiquement responsable. Nous commémorons en ce moment le centenaire de la première guerre mondiale et cette guerre s’est terminée par des traités imposés par les vainqueurs de l’époque et qui ont entraîné depuis de nombreuses guerres : la seconde guerre mondiale tout d’abord, mais plus proche de nous, les guerres ethniques dans les Balkans (ex-Yougoslavie) et également la succession de guerres au Moyen-Orient. Pour ces deux derniers faits, la cause en est en effet le dépeçage de l’Empire ottoman (allié de l’Allemagne) dans les années 1920. Ce dépeçage, certes nécessaire, a malheureusement été réalisé sans consultation des populations locales (attitude colonialiste), sans même tenir compte des réalités ethniques et dans le but de servir les intérêts des grandes puissances du moment (notamment s’assurer le pétrole...), à savoir la France (tiens, Manuel, tu ignorais peut-être que la France avait une responsabilité...) et la Grande-Bretagne, ainsi bien entendu que les USA et la Russie qui avanceront de plus en plus leurs pions sur le terrain moyen-oriental. On connaît la suite dans les Balkans qui a vu le retour des nationalismes et des guerres ethniques. On connaît moins (ou on veut moins connaître...) les conséquences au Moyen-Orient :
    1. partage en 2 zones d’influence, Grande-Bretagne (Lybie, Egypte, Palestine, Irak, Arabie...) et France (Algérie, Tunisie, Liban et Syrie)
    2. tracé d’Etats aux frontières nouvelles ne correspondant à aucune réalité historique ni ethnique
    3. non prise en compte des réalités ethniques : pas d’Etat kurde (cela avait été envisagé dans les années 1920...), un Etat, l’Irak majoritairement chiite mais dirigé par une minorité sunnite, le grand Liban, créé par la France, incorporant des régions islamiques à un pays qui était auparavant essentiellement chrétien...
    Et ceci n’est qu’un tout petit aperçu des erreurs commises à l’époque pour servir les intérêts des pays européens.
    On pourra y ajouter par la suite la création de l’Etat d’Israël sans non plus consulter et encore moins associer les populations palestiniennes habitant la région, la création des "petites principautés pétrolières" pour diviser les intérêts et favoriser l’approvisionnement pétrolier, le parachutage de dictateurs (lourdement armés) comme le shah d’Iran, Saddam Hussein et autres, l’intervention extérieure généralisée (retour de Khomeyni orchestré par la France...), guerres menées par les USA pour assurer leur mainmise sur la région (les 2 guerres en Irak qui sont à l’évidence à l’origine de la déstabilisation actuelle de toute la région) et enfin bombardement en Lybie et en Syrie pour défendre les intérêts des uns et des autres (américains, russes, français, turcs, OTAN), à nouveau sans tenir compte des populations locales (ex. : les Kurdes, alliés des Américains et bombardés par les Turcs, membres pourtant de l’OTAN !). Et l’on s’étonne que ce terrain miné (au propre comme au figuré) devienne le terreau d’un Etat islamique qui ne fait que ressusciter (mais malheureusement avec toutes les dérives ethniques, guerrières et exterminatrices qui détruisent sa crédibilité autant que sa légitimité) l’aspiration, vieille d’un siècle mais toujours refusée par le reste du monde, de créer un Etat rassemblant toutes les peuplades arabophones qui étaient jusque 1920 maintenues sous le boisseau de l’Empire ottoman turcophone ?

    Franchement, je suis persuadé que si l’on ne se met pas tous autour de la table avec toutes les composantes des populations du Moyen-Orient sans aucune exclusion ni a priori pour résoudre ce problème au lieu de l’aggraver en bombardant à tout va, je pense que le terrorisme islamique frappera encore très longtemps. N’en déplaise à Manuel Valls, ignorer l’histoire est la meilleure façon de la revivre à ses dépends : cela fait près d’un siècle que le monde en fait la mortelle expérience au Moyen-Orient... Et petite touche environnementale, c’est on ne peut plus le moment alors que le pétrole va (peut-être) cesser d’être cet enjeu énergétique, ce qui est à la fois risque de nouveaux déséquilibres et, je l’espère, source d’espoir et d’apaisement pour la région...

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