La Fédération
 
Opinions
 
Actualité
 
Actions !
 
Campagnes
Mobilité
 
Aménagement du territoire
 
Energie, climat
 
Economie
 
Agriculture, nature
 
Pollution, environnement, santé
Formations & Appui
 
Newsletters
 
HUMEUR : Droit de grève contre droit à la dignité
Pierre Titeux, chroniqueur  •  18 mai 2016

-

«  Environnement : Ce qui entoure de tous côtés ; voisinage. / Ensemble des éléments (biotiques ou abiotiques) qui entourent un individu ou une espèce et dont certains contribuent directement à subvenir à ses besoins. / Ensemble des éléments objectifs (qualité de l’air, bruit, etc.) et subjectifs (beauté d’un paysage, qualité d’un site, etc.) constituant le cadre de vie d’un individu. / Atmosphère, ambiance, climat dans lequel on se trouve ; contexte psychologique, social.  » [1] : quelle que soit la définition que l’on retienne du terme environnement, elle s’applique parfaitement à la prison considérée tant du point-de-vue du détenu que de celui du citoyen droit dans ses bottes. Les positions autour d’un projet tel que celui de la méga-prison prévue à Haren, en région bruxelloise, reflètent d’ailleurs bien l’imbrication des enjeux philosophiques, environnementaux et sociétaux. Traiter ici de la grève menée depuis plus de trois semaines par les agents pénitentiaires et, par-delà, de la situation imposée à la population carcérale dont ils ont la charge s’avère donc aussi intellectuellement cohérent que moralement indispensable.

Pour l’exprimer simplement, ce mouvement social me fait honte.

Certes, la grève est un droit. Mais avant d’y recourir, il semble élémentaire de s’interroger sur sa portée exacte, sur ses effets et conséquences, sur quoi ou, plus encore, qui en sera réellement affecté. Dans la majorité des cas, même si des dommages collatéraux peuvent être déplorés, le coup frappe principalement sa cible : l’activité économique se trouve perturbée avec à la clé des pertes financières censées conduire à des avancées dans la négociation. La mécanique devient toutefois plus délicate dès lors qu’elle n’opère pas dans le cadre de la production mais des services. Et avec le personnel pénitentiaire, on atteint les limites de l’exercice : la fin ne justifie pas le moyen ; si les revendications qui motivent l’action sont justes, la forme qu’elle prend apparaît, elle, inadaptée et même intolérable. L’accusation tant galvaudée de « prise en otages » prend ici toute sa réalité et s’avère d’autant plus grave que les personnes instrumentalisées sont aussi vulnérables qu’impuissantes.

Par-delà le débat sur l’utilité ou non de la prison – au cœur, notamment, de « Surveiller ou punir, naissance de la prison » de Michel Foucault [2] –, sans doute est-il utile de rappeler que la fonction première de l’emprisonnement est la privation de liberté. Il ne s’agit en aucun cas d’imposer aux détenus des conditions de vie difficiles et a fortiori dégradantes. « En 1945, la réforme de la politique pénale, la « réforme Amor », prône la nécessité pour la peine de participer à la réinsertion du délinquant. Elle énonce dans son premier principe que la peine privative de liberté a pour but essentiel l’amendement et le reclassement du condamné. En réadaptant l’individu, l’on assure la protection de la société et l’on prévient la récidive. » [3] On sait malheureusement ce qu’il en est dans les faits.

Pour éviter le pathos des témoignages, je me bornerai à citer le dernier rapport du Conseil de l’Europe : « (…) le rapport constate que d’importants problèmes subsistent en matière de surpopulation ; plus d’une prison belge sur trois avait un taux d’occupation supérieur à 140% au moment de la visite. Dans les prisons visitées, de nombreux détenus placés en cellules collectives disposaient de moins de 4m2 chacun – la norme minimale prônée par le CPT –, le plus souvent de 3m2, voire moins. La surpopulation forçait des détenus des prisons d’Anvers, de Forest et de Tournai à dormir sur des matelas posés à même le sol. (…) Les conditions matérielles variaient d’un établissement à l’autre. Toutefois, des carences majeures ont été constatées concernant tout ou partie des établissements de Forest, Merksplas et Tournai. Dans les prisons de Forest et Tournai, de nombreux détenus étaient obligés d’utiliser un seau la nuit en l’absence de toilettes dans leur cellule. La majorité des détenus, qu’ils soient prévenus ou condamnés, ne bénéficiaient d’aucune activité motivante et d’aucun travail dans les établissements visités. La plupart d’entre eux passaient plus de 21 heures dans leurs cellules. » [4]

Imaginez vous, enfermé(e) 21 heures sur 24 dans une pièce de 9 mètres carrés en compagnie de deux personnes que vous n’avez pas choisies. Imaginez vous, vivant dans cette promiscuité imposée alors que la température extérieure dépasse les 25 degrés. Et d’aucuns s’arrogent le « droit » de vous priver en plus des visites de vos proches, de votre demi-heure de sortie au « grand air » (!), de douche, de vêtements propres… En ayant qui plus est l’obscénité d’argumenter que leur combat sert votre cause !

Il est des situations dans lesquelles il me semble fondamental de hiérarchiser ses priorités et le respect de la dignité humaine devrait ici primer sur la légitimité présumée inaltérable du droit de grève. Dût-elle faire bondir quelques camarades convaincus de la supériorité de leurs luttes, la position du Conseil de l’Europe m’apparaît dès lors empreinte de sagesse : « Au cours de sa visite, la délégation a observé, une nouvelle fois, les conséquences néfastes qu’ont les grèves et autres mouvements sociaux du personnel pénitentiaire sur la vie quotidienne des détenus. Depuis 2005, le CPT constate que ces mouvements engendrent régulièrement la suppression ou l’interruption des visites et des activités, la limitation des soins de santé, l’interruption des transferts mais également des épisodes de mauvais traitements parfois graves. Le Comité considère qu’il n’existe aucun obstacle à ce que des mesures, notamment législatives, soient prises afin d’assurer la mise en place d’un service garanti en milieu pénitentiaire, tout en respectant les droits et libertés des agents pénitentiaires.  » On se trouve en effet face à un des rares domaines où le principe de service minimum peut se justifier et doit dès lors s’appliquer.

Si cette grève est intolérable, l’indifférence de l’opinion face à l’enjeu l’est tout autant. La condition des animaux élevés en batterie semble en effet secouer davantage de consciences que le sort de détenus dont les fautes – réelles ou supposées puisque nombre d’entre eux sont en attente de jugement – excuseraient les pires traitements. Alors que la haine triomphe sur les réseaux sociaux à travers des formules chocs likées jusqu’à la nausée – « Qu’ils se tuent, qu’ils se suicident, au moins ils ne vivront plus sur notre compte ! » [5] –, on peine à trouver une élémentaire solidarité citoyenne face à l’inhumanité du quotidien carcéral. La Ligue des Droits de l’Homme, qui a déposé plainte contre le Premier ministre et le ministre de la Justice pour traitement inhumain et dégradant et non-assistance à personnes en danger, synthétise parfaitement la situation en pointant «  l’immobilisme des gouvernements successifs sur cette matière, il est vrai peu porteuse électoralement » : « (...) qui, à l’heure de l’austérité, se soucie des conditions de vie des détenus ? » [6] C’est affligeant mais plus encore inquiétant. Car la prison ne constitue pas une entité conceptuelle et hors-du-monde ; au contraire, la manière dont la société l’appréhende et la gère participe pleinement à la définition de notre vivre ensemble : « Nous ne pouvons juger du degré de civilisation d’une nation qu’en visitant ses prisons…  » [7]


[2Editions Gallimard, 1975

[3« Prisons, les verrous et le droit », Revue « Projet », n°269, Janvier 2002 : http://www.revue-projet.com/articles/2002-1-entre-exclusion-et-reinsertion/

[4Conseil de l’Europe – « Rapport au Gouvernement de la Belgique relatif à la visite effectuée en Belgique par le Comité européen pour la prévention de la torture et des peines ou traitements inhumains ou dégradants (CPT) du 24 septembre au 4 octobre 2013 ». A noter que le gouvernement a mis plus de deux ans pour répondre à ce rapport et autoriser sa divulgation, en mars dernier.

[5sudinfo.be

[7Dostoïevski... ou Camus selon les sources



Messages

  • Bravo pour ce super texte. Pour le projet de mégaprison toxique à Bruxelles-Haren, puis-je me permettre d’inviter les lecteurs à écrire à la Commission de copncertation (date limite demain le 20 mai 2016 à 24h00), les infos ici : http://respire-asbl.be/spip.php?article1053
  • L’humour de la pastèque est-il en grève ? Je croyais que le simpliste "c’est la faute aux p’tits" était banni. Si c’est pour lire la même ritournelle que partout autant lire Le Soir !
  • Antoine,

    Je l’avoue, je n’ai pas en la circonstance l’humeur à l’humour. Sans doute peut-on et même doit-on pouvoir rire de tout mais nous avons tous nos faiblesses et je dois reconnaître mon incapacité à traiter avec légèreté, fut-ce au 5 ou 6ème degré, le sort imposé depuis plus de trois semaines aux détenus des prisons francophones.

    Je ne décèle cependant pas en quoi ma chronique laisse croire que je cautionnerais un diagnostic social selon lequel « c’est la faute aux p’tits  »… Il est évident que les agents pénitenciaires ne sont en rien responsables des conditions de (sur)vie moyennâgeuse qui règnent dans nos prisons et qui sont la conséquence de dizaines d’années d’incurie politique. Mais il m’apparaît tout aussi évident que, pour citer la Ligue des Droits de l’Homme, «  les revendications légitimes des agents pénitentiaires a transformé des conditions de vie inacceptables en une situation désormais inhumaine et plus que jamais dégradante pour les détenus  ».

    Voyez-vous, Antoine, je considère que les « petits » que sont les gardiens de prisons instrumentalisent aujourd’hui les « tout petits » pour ne pas écrire les « minuscules » que sont les détenus et cela m’est inacceptable. Aucune lutte, aussi juste soit-elle, ne justifie à mes yeux que l’on prenne la dignité humaine en otage. Aucune revendication, aussi légitime soit-elle, ne mérite qu’on lui sacrifie le respect de l’humain, a fortiori lorsque celui-ci se trouve déjà en situation de faiblesse. Et tant pis si c’est là pour vous « la même ritournelle que partout »…

  • Cher Pierre, Les conditions de vie en prison, que vous déplorez à juste titre, sont inacceptables. Et ce, depuis fort longtemps. Elles se dégradent même. Et le futur s’annonce pire encore. Est-ce le résultat de la volonté des gardiens ? Vous aurait-il échappé (puisque votre chronique n’en dit pas un seul mot) que cette grève possède un motif ? De même, la question se pose de savoir qui est responsable du pourrissement de la situation et donc de la longueur de la grève, non ? Les gardiens aiment-ils faire souffrir les détenus au point de perdre de l’argent pour cela ? Sans doute car je n’ai pas discerné de mise en cause de la stratégie de l’Etat dans votre chronique. Pourtant il y eu des propositions comme celle de donner de nombreux congés pénitencaires... Mais au final, grâce à de gentils journalistes et chroniqueurs comme vous et comme ceux du Soir, en laissant pourrir ce conflit social, le gouvernement gagnera le service minimum... en faisant des économies !
  • Cher Antoine,
    L’exercice de la chronique impose un format restreint (que j’explose d’ailleurs souvent) et des raccourcis, ou plutôt des angles d’attaque, qui ne permettent pas de rendre compte de la complexité d’une situation. C’est le cas ici où mon propos se focalise sur les listes (ou non...) du droit de grève lorsque celui s’oppose au droit à la dignité de chaque être humain, fut-il prisonnier.

    Vous avez raison quand vous évoquez le bien-fondé des revendications portées par les gardiens de prison et dénoncez la responsabilité de l’Etat dans le conflit en cours. Mais vous avez tort quand vous me reprochez de ne rien en dire et, au)-delà, de ne pas prendre position. J’ai ainsi écrit "si les revendications qui motivent l’action sont justifiées..." et, par-delà, repris à mon compte la position de la Ligue des Droits de l’Homme qui porté plainte contre le Premier ministre et le ministre de la justice et mis en cause «  l’immobilisme des gouvernements successifs sur cette matière, il est vrai peu porteuse électoralement ». Je pense qu’il est difficile de se positionner plus clairement quant à l’enjeu.

    Pour le reste, le caractère éthiquement acceptable ou non de cette grève, cela relève de l’analyse politique mais aussi de la conscience de chacun... Je respecte votre position (largement partagée autour de moi) mais reste sur la mienne, longuement mûrie. Comme je l’ai écrit dans une autre réponse, il m’est inacceptable que les "petits" instrumentalisent les "minuscules", les "moins que rien" pour faire avancer leur cause, aussi légitime soit-elle...

modération a priori

Ce forum est modéré a priori : votre contribution n’apparaîtra qu’après avoir été validée par un administrateur du site.

Qui êtes-vous ?
Votre message

Pour créer des paragraphes, laissez simplement des lignes vides.

Lien hypertexte

(Si votre message se réfère à un article publié sur le Web, ou à une page fournissant plus d’informations, vous pouvez indiquer ci-après le titre de la page et son adresse.)

 
Dans la même rubrique
Soutiens