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HUMEUR : « Trump not welcome », l’indignation sélective
Pierre Titeux, chroniqueur  •  1er juin 2017

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A en croire la version officielle et médiatique, j’aurais déambulé ce 24 mai dans les rues de Bruxelles afin de manifester mon opposition à la personnalité et la politique de Donald Trump. Sauf que non. Même si le bonhomme, sa suffisance vulgaire et sa démagogie putassière représentent tout ce que j’exècre, même si j’adhérais plus que globalement au message appelant à se mobiliser à la fois contre le 45ème président des Etats-Unis, « le racisme, le sexisme et la discrimination » et « pour les droits sociaux, pour la paix, pour un monde durable » [1], ma présence ce jour-là aux côtés de neuf mille et quelques autres n’était en rien imputable à une volonté, un besoin, un désir ou un devoir d’exprimer cela sous une bannière « Trump not welcome ».

Pour tout dire, ce mot d’ordre m’horripilait. Je le trouvais facile, éminemment consensuel mais terriblement vain. Hormis les affidés du Parti Populaire et les contributeurs des forums Sud-Presse, qui pouvait ne pas s’y retrouver ? Mais ceci étant acté, l’enjeu du jour ne brillait ni par son évidence, ni par son importance. Cette manifestation offrait à certains l’occasion d’assurer leur indispensable visibilité et à tous le plaisir de crier « Caca ! Pue ! » à la face de l’affreux mais au-delà, j’échouais à y déceler un réel intérêt. Les meilleurs – pour ne pas écrire les seuls – remparts contre le « danger Trump », ce sont la classe politique, la sphère médiatique et le mouvement citoyen américains ; ils m’apparaissent conscients de ce qui se joue, vigilants et prêts à monter au front chaque fois qu’il le faudra. Le reste relève plus du show et de l’autosatisfaction que de la dénonciation ou la pression.

Est-ce une raison pour ne pas se mobiliser, ne fut-ce que par solidarité avec cette résistance intérieure, pour montrer que « united we stand » ? Evidemment pas.
Sauf si la mobilisation s’opère dans l’ignorance coupable d’autres causes ô combien plus graves, aux conséquences plus concrètes, plus douloureuses, plus intolérables.

Or, le 24 mai, alors que les voix de la bonne conscience et du politiquement correct stigmatisaient le président américain, un autre chef d’Etat débarquait à Bruxelles dans l’indifférence générale… ou plutôt sous les vivats de supporters fanatisés bravant l’interdiction de rassemblement qui leur avait été faite. Tandis que Trump était conspué pour ses idées, Recep Tayyip Erdogan, président-dictateur turc savourait paisiblement l’accueil des partisans de sa répression.

La manière dont les responsables politiques et plus encore les citoyens européens occultent, négligent, méconnaissent, méprisent, en résumé se foutent de ce qui se passe aujourd’hui en Turquie ne cesse de me sidérer.

En février 2000, plus de 15.000 personnes manifestaient à Bruxelles et l’ineffable Louis Michel, alors Ministre des Affaires étrangères, y allait d’un appel au boycott : « Je recommande aux Belges de ne pas aller skier en Autriche. Ce ne serait pas moral. » Motif de l’émoi : l’ÖVP, le parti conservateur autrichien vainqueur des élections législatives, s’apprêtait à former une coalition gouvernementale avec le FPÖ, un parti d’extrême-droite également sorti vainqueur du scrutin. Il s’agissait alors d’une pure question de principe : le gouvernement « amoral » n’avait pas pris la moindre mesure critiquable ou condamnable (et n’en prendra d’ailleurs jamais) mais on ne pactise pas avec l’extrême-droite, na !

Aujourd’hui, en Turquie, un régime dictatorial s’est mis progressivement en place, on emprisonne, torture, condamne au mépris des règles élémentaires du droit et personne ici ne semble s’en soucier. Pas un mouvement de réprobation citoyenne. Pas une prise de position politique forte. Et si l’engouement pour les séjours à Bodrum ou Antalya enregistre une certaine baisse, il ne faut pas y voir la conséquence d’une quelconque objection morale mais bien la crainte d’un terrorisme empêchant de bronzer tranquille.

Haro donc sur Haïder ou Trump mais Edogan peut lui sévir en paix, pire, avec le soutien explicite d’une grande majorité de ses ressortissants installés chez nous…

Cette indignation sélective me choque d’autant plus que les uns sont fustigés sur des « questions de principe » alors que l’autre bénéficie d’une tolérance aveugle en dépit d’atteintes aux droits de l’Homme on ne peut plus concrètes. On prétend « piquer » les chiens qui aboient et on se désintéresse de celui qui mord…

Je ne vais pas me lancer ici dans l’analyse des éléments susceptibles d’expliquer cette différence de traitement, des réalités amères de la realpolitik aux craintes de mécontenter une communauté réputée sensible en passant par un sentiment de proximité plus ou moins réel. Il m’importe par contre de rappeler ce qui se joue aujourd’hui à quelque 2.000 kilomètres d’ici, dans ce « si beau pays » dont beaucoup de compatriotes insouciants s’en iront goûter les plaisirs au cours des prochains mois.

La Turquie d’Erdogan, ce sont des centaines de députés et maires démocratiquement élus emprisonnés en raison de leur appartenance politique « non conforme ».
La Turquie d’Erdogan, ce sont des dizaines de milliers de fonctionnaires (juges, enseignants, policiers, militaires, etc.) mais aussi d’entrepreneurs limogés ou incarcérés au seul prétexte de ne pas sacrifier au culte du chef suprême.
La Turquie d’Erdogan, c’est une presse mise au pas, des journaux, radios et télévisions fermées, des journalistes critiques jugés sous l’accusation de « trahison » ou de « propagande terroriste ».
La Turquie d’Erdogan, ce sont d’innombrables bavures policières couvertes par l’immunité.
La Turquie d’Erdogan, c’est un peuple kurde réprimé au nom de sa culture, jeté sur les routes de l’exil suite à la destruction systématique de ses villages considérés comme « rebelles ».
La Turquie d’Erdogan ce sont des femmes considérées comme intrinsèquement inégales aux hommes « (…) parce que (l’égalité des sexes) c’est contre la nature humaine. Leur caractère, leurs habitudes et leur physique sont différents. (...) Vous ne pouvez pas mettre sur un même pied une femme qui allaite son enfant et un homme. (...) Vous ne pouvez pas demander à une femme de faire tous les types de travaux qu’un homme fait, comme c’était le cas dans les régimes communistes (...)  ; c’est contraire à leur nature délicate. (…) Notre religion (l’Islam) a défini une place pour les femmes : la maternité. » [2] D’ailleurs, « la vie d’une femme est défaillante et imparfaite si elle n’a pas réussi à être mère. Une femme doit avoir au minimum trois enfants. » [3]

La Turquie d’Erdogan, c’est aussi le bombardement, en violation du droit international, des Kurdes syriens dans la région autonome du Rojava.

La Turquie d’Erdogan, c’est encore un régime qui se croit intouchable, dans et hors de ses frontières, en atteste l’agression « surréaliste » menée il y a quelques jours à Washington par les gardes du corps présidentiels et du personnel de l’ambassade turque à l’encontre d’une quinzaine de personnes – dont la moitié de femmes et enfants – ayant eu l’outrecuidance de manifester contre le grand homme.

La Turquie d’Erdogan, c’est le règne de l’arrogance et du mépris, de la terreur et de l’obscurantisme, une démocratie dévoyée en marche forcée vers la dictature.

La Turquie d’Erdogan, c’est la mise en œuvre quotidienne du racisme, du sexisme et de la discrimination que « Trump not welcome » entendait dénoncer. Dans le cortège, nous étions quelques dizaines à être venus uniquement pour cela, rappeler qui, parmi les invités du jour, était le véritable ennemi de la liberté et de la démocratie.


[2Extrait d’un discours de Raycep Erdogan, le 24 novembre 2014 (Source : LeMonde.fr)

[3Propos tenus par Erodgan lors de l’inauguration du nouveau siège de l’association « Femmes et démocratie », le 5 juin 2016. (Source : « L’Humanité », mardi 22 novembre 2016)



 
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