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HUMEUR : La République En Marche... arrière !
Pierre Titeux, chroniqueur  •  29 juin 2017

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Nos « amis d’Outre-Quiévrain », pour retourner l’intitulé entre sympathie et condescendance dont ils nous affublent, se sont donc plu à balancer un grand coup de pied dans « le système »© et à dégager la cohorte des décrétés incapables qui les malgouvernaient depuis des décennies. Ouste ! Aux oubliettes, les nazes, menteurs, profiteurs et voleurs !
Les enfants de la patrie se sont offert leur jour de gloire en faisant souffler un courant d’air pur sur la présidence de leur république et dans l’hémicycle de leurs législateurs. Les rênes de la Nation sont désormais entre des mains réputées propres et fermes au service d’une vision proclamée inédite et novatrice. Débarrassée des oripeaux d’un combat idéologique dépassé qui minait ses ambitions, la France va enfin pouvoir reprendre le cours de son destin, retrouver le goût de la réussite et reconquérir sa Grandeur.

Fasciné(e)s par cette belle histoire, certain(e)s chez nous rêvent de voir un clone macronien se lever et se mettre en marche pour renouveler le blason de la classe politique en Fédération Wallonie – Bruxelles. Face à l’incurie des partis traditionnels et aux déviances de leurs représentants, Emmanuel et ses vierges disciples estampillés « Société civile » excitent tant les adeptes de la bonne gouvernance que les obsédés du renouveau démocratique. Le modèle triomphe même sur les forums populistes de Sud Presse où il n’est plus loin de devancer Théo Francken et le Parti Populaire au hit-parade des remèdes à « la chienlit P$ » et au « tous des pourris qui ne pensent qu’à s’en foutre plein les poches sur le dos des citoyens avec la complicité des bobos bisounours ».

Cette Macronmania transfrontalière est fascinante par de multiples aspects que journalistes, chroniqueurs, éditorialistes, politologues et Cafés du Commerce s’appliquent à commenter depuis quelques semaines. Pour ma part, je suis bluffé par le formidable travail d’illusionniste qui sous-tend ce phénomène. Car le fantasme du renouvellement, la consécration de ces « candidats/élus nouveaux » soudainement investis de toutes les qualités et compétences par la seule grâce de leur fraîcheur sur le marché électoral s’apparente bel et bien à une forme d’hypnose collective.

Son propos souffrit d’être adressé à une femme par ailleurs très loin d’être l’élue la moins légitime [1] et donc la plus concernée par cette mise en cause mais le fait est que le pestilentiel et pestiféré Eric Zemmour énonça une vérité voire une évidence en affirmant « Vous ne représentez rien… On aurait mis une chèvre à votre place, elle aurait gagné ! ».

Certes, il y a dans le nombre des candidats et élus de La République en marche – LREM en version courte – des personnalités remarquables qui méritent leur siège et s’acquitteront sans doute parfaitement de leur mandat. Mais on y trouve beaucoup trop d’autres qui doivent uniquement leur députation à l’étiquette qu’elles arboraient.

Passons sur celles et ceux qui se contentèrent de retranscrire intégralement la profession de foi type fournie par le parti, celles et ceux qui refusèrent de débattre avec leurs concurrents et de participer à des émissions pré-électorales… ou qui s’y illustrèrent par la profondeur abyssale « d’analyses » qui font désormais le bonheur des médias sociaux. Passons sur ceux-là en leur accordant le bénéfice du doute, les circonstances atténuantes du stress et du manque d’expérience ; peut-être affichèrent-ils, en dépit de ces maladresses, un profil et un discours susceptibles de séduire les votants…

Il apparaît par contre difficile de croire au bien-fondé et en la conviction des suffrages qui envoyèrent cette fois à l’Assemblée nationale des prétendants qu’ils avaient jusqu’alors recalés avec persévérance. Quel crédit peut-on légitimement accorder à cette candidate de Gironde qui après avoir récolté successivement 6,86 et 3,79% aux législatives de 2007 et 2012 sous l’étiquette MODEM triomphe cette année sous le label Macron ? Ou à cette autre de Loire-Atlantique qui échoua à 7,1% puis 2,28% avant de décrocher la timbale ? Et à cette autre encore, élue avec 56% après avoir aligné des scores de 6,8% en 2007 et… 1,6% (!) en 2012. [2] Soit les électeurs avaient précédemment fait preuve d’un manque de discernement aussi obstiné que coupable en laissant sur la touche des personnalités brillantes, soit, effectivement, « si on avait mis une chèvre à leur place, elle aurait gagné »…

Cette situation pose doublement question.

D’une part, dans quelle mesure cet aéropage d’élus néophytes et plus ou moins compétents est-il à même de remplir efficacement sa fonction parlementaire ?
Pour Dominique Raimbourg, ex-Président PS de la commission des lois, « il faut deux ans de mandat pour saisir toute la mécanique » [3]. En attendant, le « renouveau » vendu et escompté ne risque-t-il pas in fine de déboucher sur une assemblée plus que jamais vouée à un rôle de « presse-bouton », dont les membres dépendants du savoir(-faire) de quelques-uns se contentent de voter selon les consignes de leur chef de groupe ?

D’autre part, si l’expérience s’acquiert, un cheval de trait ne deviendra jamais un pur-sang : le casting réalisé pour assurer une majorité au nouveau président était-il également adapté à la sélection de candidats aptes à assumer un travail législatif non seulement complexe mais aussi, souvent, particulièrement ingrat ?
Le député UDI (Union des démocrates et indépendants) Charles de Courson, présent à l’Assemblée nationale depuis 1993, constate qu’ « au bout de quelques mois, beaucoup (de nouveaux élus – NDR) ont le sentiment qu’on perd un temps fou et qu’on n’a de prise sur rien. Les députés réalisent que le pouvoir n’est pas au parlement. On peut faire des choses mais cela demande un investissement très important. » [4] On peut s’inquiéter de savoir combien des fantassins macroniens, dont beaucoup méconnaissent tout de leur nouvelle fonction, y trouveront leur satisfaction et résisteront à la désillusion.
Ce risque de désillusion est d’autant plus grand que les députés En Marche menaient pour la plupart une vie professionnelle épanouissante qui fut mise entre parenthèses pour se lancer dans l’aventure politique. Cet ancrage fort dans la société civile pourrait d’ailleurs paradoxalement affecter la représentativité de l’Assemblée et l’équilibre des lois qui y seront votées. Car si la galaxie Macron s’enorgueillit d’avoir constitué une représentation nationale issue de la « vraie vie », qui en connaît les fonctionnement et dysfonctionnements, a été confrontée aux conséquences négatives comme positives de la loi et est à même de « faire remonter » les attentes du terrain, seule une minorité de celles et ceux qui s’activent dans cette « vraie vie » se retrouve effectivement dans la représentation made in Macronie.

Luc Roulan, directeur de recherche CNRS au Cevipof, le Centre de recherche politiques de Sciences Po, a analysé le profil des candidats investis par La République En Marche pour ces législatives 2017 [5]. Il note : « Le renouvellement du personnel politique ne passe pas seulement par le recrutement de candidats qui n’ont pas d’expérience électorale. Il implique également une ouverture et une diversification de leur recrutement social afin que les élus ne puissent plus être considérés comme les représentants d’une oligarchie qui s’auto-reproduit.
Sur ce terrain, le renouvellement n’a pas eu lieu, bien au contraire. On enregistre une très forte présence de chefs d’entreprises, surtout de PME ou de TPE, notamment dans le domaine de la gestion des ressources humaines et de la communication, qui constituent plus de 17% des candidats. Le monde des entreprises et des affaires est très bien représenté car il faut ajouter à ces patrons les cadres supérieurs ou dirigeants d’entreprises, qui constituent 20% des candidats et les membres des professions libérales qui en offrent 12%. Si l’on réunit l’ensemble des professions en trois grands groupes sociaux, on s’aperçoit que les candidats des classes populaires constituent 8,5% du total alors que les représentants des classes moyennes en constituent 23% et ceux des classes supérieures 68,6%.
 »

Sans tomber dans le procès d’intention mais en considérant qu’un des apports essentiels attendus des élus LREM réside dans leur retour d’expérience et la transmission des besoins identifiés à travers leur pratique professionnelle, force est de constater que les intérêts des entrepreneurs, investisseurs, indépendants & Co risquent fort d’être mieux défendus que ceux des salariés et a fortiori des allocataires sociaux. Ce qui s’inscrit d’ailleurs parfaitement dans le crédo économiciste du Président jupitérien.
Difficile de déceler là une avancée, fût-elle démocratique sinon sociale.

A cet égard, j’espère pour « nos amis d’Outre Quiévrain » que l’échange capté l’autre soir au détour d’un zapping télévisuel relevait de la prise de position personnelle d’une élue atypique [6] et n’était en rien annonciateur des potions concoctées pour rendre à la France sa grandeur.
Interrogée sur LCI, la députée LREM Claire O’Petit – celle-là même qui récolta un brillant 1,6% de suffrages en 2012 – exprima en effet une approche pour le moins particulière de l’ouverture des magasins le dimanche, mesure à laquelle elle était paraît-il opposée avant d’être convaincue par la doxa macronienne. « Il suffit », expliqua-t-elle « que l’on veille à ce que cette ouverture ne puisse pas être discriminatoire pour les salariés et que tous ceux qui souhaitent travailler ce jour-là aient la possibilité de le faire. Pour cela, il suffit que les crèches ouvrent le dimanche. Et c’est même chose pour le travail de nuit : il faut que les crèches soient ouvertes… »


[1Malgré son jeune âge (31 ans), Aurore Bergé, dissidente de « Les Républicains » élue sous l’étiquette « La République En Marche » est active en politique depuis plusieurs années comme conseillère municipale et conseillère d’agglomération.

[2Chiffres tirés de « Libération » du 16 juin 2017 et du « Canard Enchaïné » du 21 juin 2017.

[3Cité dans « Libération » du 16 juin 2017.

[4Cité dans « Libération » du 16 juin 2017.

[5ROUBAN (Luc), « Le profil des candidats investis par la République en marche : un renouveau limité », Note ENEF 39, Sciences Po CEVIPOF, juin 2017, 9 p.

[6La dame, présentée comme « commerçante », a régulièrement participé à l’émission « Les grandes gueules » sur la radio RMC, où les invités sont appelés à commenter l’actualité. Elle s’y distingua par des interventions pour le moins tranchées sur les « barbus en djellaba », les Roms qui «  urinent n’importe où devant nous, dégueulassent systématiquement les trottoirs, agressent systématiquement à 5 ou 6 autour d’une voiture  », l’école publique « d’un laxisme incroyable » et les enseignants qui « arrivent en classe avec des jean’s dégueulasses, des cheveux qui sont pas possibles », etc.
Sources :
http://www.huffingtonpost.fr/2017/06/20/les-propos-polemiques-de-claire-opetit-nouvelle-deputee-en-mar_a_22491956/
https://www.buzzfeed.com/assmamaad/la-candidate-en-marche-qui-voulait-accelerer-en-voyant-un?utm_term=.aoZlaE8XK#.mvzJ9oRXN



 
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